Référendum constitutionnel au Gabon : chronique d’un pouvoir hanté

Le 16 novembre 2024, l’électorat du Gabon a été appelé aux urnes pour le référendum constitutionnel. Un rendez-vous qui s’inscrit dans l’agenda du retour à l’ordre constitutionnel interrompu depuis le 30 août 2023, date à laquelle le régime d’Ali Bongo a été déposé par le CTRI, pour in fine, l’édification d’institutions nationales fortes, stables et crédibles. Au sortir de la proclamation des résultats où le ‘’Oui’’ l’a très largement et sans surprise emporté sur le ‘’Non’’, AfroPost a estimé opportun de mettre en lumière à travers cette chronique, les raisons d’une adoption en demi-teinte de la nouvelle Constitution, en contraste avec le plébiscite dont elle a été l’objet.
Le spectre du PDG : un facteur de ternissement du nouveau Pouvoir
C’est loin de l’exultation presqu’unanime qui avait transporté le Peuple suite au renversement du régime Bongo-PDG, que s’est tenu le référendum relatif à l’adoption de la nouvelle Constitution gabonaise. Cette Constitution se veut contemporaine et repensée à l’aune d’un vécu dantesque, et censée être la panacée juridico-politique aux dérives autoritaires et totalitaires de toute sorte, ayant plongé le pays dans un chaos duquel, tel un beau diable, il tente de se dépêtrer.
Pour cette élection, le taux d’abstention était de 46,46%. Ce taux d’abstention n’est certes pas le plus haut dans l’histoire des élections au Gabon, comme aiment à le rappeler les prosélytes du ‘’Oui’’. Cependant, il révèle l’affaiblissement graduel de l’aura mythique qui a auréolé le CTRI, nouveau pouvoir gabonais, dans ses premiers jours. Cette fois, les Gabonaises et les Gabonais ne se sont pas, comme un seul homme, levés pour dire un ‘’Oui’’ retentissant au projet constitutionnel soumis à eux par les autorités de la transition.

L’état de grâce dont jouissait le CTRI, et tout particulièrement la personne du Général Président Brice Oligui, s’est relativement émoussé depuis le coup d’éclat du 30 août 2023. Cela devait arriver tôt ou tard car de toute façon, par un phénomène de désacralisation inéluctable, l’exercice du pouvoir finit par entacher la virginité à l’origine même de l’état de grâce. Il en est ainsi partout de par le monde, ce n’est pas spécifique au Gabon. Pour autant, à l’entendement de plusieurs citoyennes et citoyens que j’ai interrogé, l’aura du CTRI s’est effritée à cause de l’erreur originelle d’une alliance ‘’contrenature’’.
En effet, après la chute quasiment historique d’un système à la longévité aussi remarquable que celui de Bongo-PDG, l’opinion populaire lui prédisait au moins une claustration de longue date, à défaut d’un aller simple pour les poubelles de l’Histoire du Gabon. Alors que de nombreuses velléités martiales s’attendaient à des règlements de compte tout aussi historiques des caciques et autres ténors du système déchu, il n’en a été rien. Contre toute attente, le système a damé le pion à tous les pronostics et a réussi l’exploit de, non seulement se réinviter au premier plan du paysage politique national, mais mieux encore, de se greffer au CTRI.
Le nouveau Pouvoir sur les traces de l’antidémocratie

Lors de sa dernière grande sortie politique, la première depuis la chute d’Ali Bongo, le Parti Démocratique Gabonais (PDG) avait, alors que la campagne référendaire n’était même pas encore ouverte, appelé ses militants et sympathisants à voter massivement en faveur de l’adoption du projet de Constitution. Cette sortie a suscité de vives réactions, amusées pour certains, et courroucées pour d’autres, tant cette consigne de vote dénote un manque de grandeur et un opportunisme bien caractéristiques à cette formation politique.
Le parti d’Omar Bongo semble réfractaire à l’idée d’incarner, même après plus d’un demi-siècle de règne sans partage sur la scène politique, la nouvelle opposition gabonaise, une posture qui lui aurait probablement permis d’écrire dignement une page nouvelle de son histoire. Au lieu de cela, il se résoud à s’agripper désespérément au pouvoir qui l’a démis, quitte à jouer pour lui les faire-valoir, par peur de se réinventer.

Avant le référendum du 16 novembre 2024, il y a eu le dialogue national inclusif, qui ne l’a été que de nom à bien des égards. En Afrique, le dialogue a une signification particulière. D’un point de vue culturel, la parole a toujours occupé une place privilégiée, d’où l’existence des lieux dédiés à la parole comme le corps de garde ou l’arbre à palabre. Le dialogue national représentait donc une étape charnière dans le processus de refondation entamé par le Gabon.
Cependant, le format dudit dialogue national a été vivement critiqué aussi bien dans la forme que le fond et ce, à juste titre. Les 38.000 contributions recueillies ont été discutées loin des personnes concernées, par une coordination et des sous-commissions organisées sur des critères opaques. Les conclusions du dialogue national, dans lesquelles une importante marge de la population ne se reconnaissait pas, ont reçu un accueil très mitigé et les Gabonais en sont ressortis avec un frustrant sentiment d’inachevé. Cela donne l’impression de n’avoir mené cette étape que pour cocher une case, remplir un simple préalable en vu des prochaines présidentielles, tant les choses ont été faites avec superficialité. C’est le deuxième grand faux-pas, après celui du rappel aux affaires des figures de premier plan de la galaxie Bongo père-fils.
Pour en revenir au projet de la Constitution, la composition du comité constitutionnel national censé coordonner les travaux de rédaction de la Constitution qui a été soumise au vote, a été faite de plusieurs noms et figures bien connus du régime déchu qui, tel un fantôme, hantent les affaires publiques et le nouveau Pouvoir gabonais.
Parallèlement, le code électoral a récemment subi d’importants amendements qui octroient au Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité un rôle hautement central dans le processus électoral, ce qui est problématique dans la mesure où le Ministère de l’Intérieur est un organe gouvernemental. Ce choix interroge l’impartialité du scrutin dès lors que l’Exécutif, par ledit ministère est partie prenante, juge et partie. C’est quelque part un recul démocratique.
Ceci étant dit, certains pourront relever la non-pertinence de l’existence d’un centre électoral indépendant, au regard du rôle de simple figurant auquel il a souvent été cantonné lors des scrutins précédents. Cependant, l’on ne peut déroger ne serait-ce qu’aux exigences de forme requises lorsqu’on prône tendre vers plus de démocratie. Du reste, ce ne sont pas les institutions le problème, ce sont les Hommes qui y sont.
Comme autre grief à la démocratie réaffirmée par le Gabon, l’assemblée constituante qui a été chargée d’examiner le projet de Constitution a été composée de sénateurs et députés…nommés. Or, les députés, Chambre Basse du Parlement, doivent être élus directement pour légitimement parler au nom du peuple qui les a mandatés, ce qui n’est nullement le cas en l’occurrence. Mais pire encore, parmi lesdits parlementaires nommés, plusieurs sont d’anciens ‘’élus’’ sous la bannière du même PDG conspué par les Gabonaises et les Gabonais. N’y a-t-il pas là une injure à la démocratie qu’en toute illégitimité, des personnes qui, du reste, ont été sourdes de nombreuses années aux maux des Gabonais, s’arrogent ainsi le droit de penser en leur lieu, place et nom ?
Référendum constitutionnel : une dissonance entretenue
Très chers lectrices et lecteurs, je vous ferai ici l’économie des points que je trouve discutables dans la mouture finale de la Constitution nouvellement adoptée, car ils ont déjà été relevés avec pertinence et de bien des manières. Une Constitution fortement inspirée d’une autre, vielle de 63 ans, toilettée et remise au goût du jour, et qui semble balayer les avancées démocratiques acquises au prix des luttes acharnées de nos devanciers.
Toutefois, la forme institutionnelle du pouvoir adoptée officiellement par un pays peut, dans la pratique, se distinguer de l’exercice effectif du pouvoir. Il faut donc tenir compte de facteurs historiques, idéologiques et culturels propres qui influencent la nature des régimes politiques selon le pays. C’est fort probablement en considération de cette réalité multidimensionnelle qu’il fallait redéfinir le régime politique gabonais qui est désormais assez particulier, car il emprunte un peu de régime parlementaire, beaucoup de régime présidentiel, et même un peu de régime mixte et le mélange est relativement curieux. Gageons que ce choix se montre pertinent et ne préjugeons pas de son inefficacité.
En toute objectivité, la nouvelle Constitution présente plusieurs points positifs, mais comme je l’annonçais, je n’entends pas ici m’appesantir sur son fond.
Je veux ici plutôt parler de la forme qui a entouré ce scrutin pour mettre en lumière son incidence sur le fond qui était déjà sujet à des divergences, et pour mettre en évidence un malaise qui gagne du terrain et qui risque, à terme de reconduire le Gabon au schéma sociopolitique de l’avant 30 août. Les allures très PDGistes données au référendum ont grandement participé à créer une dissonance qui n’a été profitable qu’au parti éponyme. Cette dissonance a contribué à la rétractation de plusieurs qui, désabusés et désorientés, ont eu l’impression de devoir participer à une opération de réhabilitation de l’ancien régime et de valider une alliance CTRI-PDG, un mélange de genres qui n’était pas du tout au goût de nombres d’électeurs. Une dissonance formelle qui aura fini de convaincre les dubitatifs que le fond du projet constitutionnel leur serait préjudiciable. À défaut de voter carrément contre le projet constitutionnel, pour sanctionner ces accointances de mauvais goût, plusieurs ont choisi de s’abstenir car, le capital confiance du Général Brice Oligui, bien qu’entamé, reste relativement consistant.
Très simplement, il faudrait voir dans une partie de cette abstention de près de la moitié des électeurs, une sanction au CTRI pour attirer son attention. Pourquoi cette confusion, alors que la Constitution est à distinguer de la personne du Général Président ? Parce que certaines mouvances, nostalgiques et adeptes du culte de la personnalité, ont trouvé judicieux et utile d’entretenir un certain amalgame entre le projet de Constitution et la personne du Président de la transition.

Lorsqu’on parle de référendum, on parle certes de vote et de campagne, mais c’est différent d’un scrutin uninominal ou plurinominal. Dans le cadre du référendum gabonais organisé par le Pouvoir en place, il fallait se prononcer sur une question spécifique et non pas tant sur un individu. Mais si, dans l’absolu, il n’y a pas à imposer les formes de déroulement d’une campagne au nom de la démocratie et au nom du respect des usages relatifs aux périodes de campagne en République gabonaise, il faut au moins relever la dimension politique donnée au référendum qui était d’un triomphalisme outrancier. Affiches géantes en faveur du ‘’Oui’’, postures et discours partisans des membres de l’Exécutif, spots télévisés, bref un grand battage médiatique en faveur du ‘’Oui’’, avec néanmoins une communication approximative sur les enjeux du référendum, et le déroulement du scrutin en lui-même, ce qui a engendré des couacs, n’en déplaise aux chantres inconditionnels du ‘’Oui’’.
Autre fait intéressant, les coordinations provinciales de campagne comptaient en grand nombre les membres du régime déchu Bongo-PDG et le découvrir en a agacé plus d’un, ce qui est normal, en considération du lourd passif accumulé par ledit système. Comment peut-on associer, et en si grand nombre, des acteurs de la déchéance du Gabon, à un tel niveau de ce qui constituera le fondement d’un Gabon nouveau ? Quel message subliminal faut-il lire ? Doit-on comprendre que le CTRI et le PDG travailleraient de concert à l’avènement du nouvel âge d’or d’un système profondément honni des Gabonaises et des Gabonais ? Je suis de ceux qui pensent que non, mais le manque de fermeté du CTRI à, au moins se distancier du système, donne du grain à moudre aux complotistes et participe au ternissement du nouveau Pouvoir qu’il incarne au Gabon. Le Peuple n’a pas à jouer les contorsionnistes intellectuels pour saisir les nuances et subtilités du jeu politique et ne cherche pas à faire une lecture plus poussée de ce qui lui apparaît comme des évidences.

Même si pour un petit pays de 2,4 millions d’habitants, où quasiment tout le monde est plus ou moins lié au système Bongo-PDG, et qu’en considération de cette configuration, il ne serait pas réaliste d’écarter toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont gravité dans les galaxies omarienne et aliste, il aurait néanmoins été fortement symbolique de déterminer les responsabilités les plus flagrantes en matière de détournements de deniers publics, d’enrichissement illicite, et plus généralement d’actes répréhensibles contre la République, et d’en faire répondre les auteurs sans que le bras de la justice ne tremble. Cette démarche aurait, dans l’esprit du Peuple, marqué avec une plus grande acuité, la rupture avec l’ancien système et ses méthodes.
Or, non seulement ce symbole tarde, mais mieux encore, les mêmes noms et visages sont reconduits aux affaires, confisquant les opportunités, paradant comme s’ils étaient de la plus grande probité morale, et cela contribue à nourrir un sentiment de trahison et de désillusion que le CTRI aurait tort d’éluder.
Réalisations contre restauration ?
Comme j’aime à le dire, nier les réalisations du CTRI, ce serait relever de la mauvaise foi. En à peine plus d’un an, le Gabon semble s’être résolument engagé vers sa transformation, pour le plus grand bonheur du Peuple. Je parcours Libreville tous les jours, le paysage se modifie positivement. Depuis la porte de ma maison, je touche les réalisations du CTRI. La voie secondaire qui mène à la voie principale est enfin ‘’miraculeusement’’ en travaux, pour le plus grand soulagement des riverains. Personne dans le quartier n’avait imaginé cela possible car les choses ont toujours été ainsi depuis que ce quartier existe. Et c’est toute la ville qui est en chantier çà et là. Les conditions de vie de nombreuses personnes connaissent une amélioration notable. Ce que nous nous croyons aujourd’hui dans notre bon droit de réclamer nous était confisqué l’année dernière encore et ce, depuis longtemps. Le Gabon était plongé au fond des abîmes, c’est pourquoi le coup de la libération était porteur d’innombrables promesses. Au titre de ces promesses, il y avait la Restauration des Institutions, promesse d’ailleurs essentielle du CTRI. Mais cette restauration, qui jusqu’ici est le parent pauvre de cette transition, représente une grosse tache disgracieuse au tableau des réalisations certes palpables et louables du CTRI.

Le CTRI a sans doute à cœur de respecter l’agenda fixé pour le retour à l’ordre constitutionnel. Pour autant, ce besoin de ponctualité ne devrait pas sacrifier à la qualité des étapes préalables à cet état. De mon point de vue, le dialogue national dit inclusif mais exclusif dans les faits et le scrutin référendaire aux allures de militantisme PDGiste, desquels transparaissent hâte et impréparation, sont plus proches de l’échec et du gâchis que de la réussite, en dépit de la tendance à l’autocongratulation qui se dégage chez les coordonnateurs de ces grands rendez-vous nationaux. Les choses doivent se faire avec plus de transparence, d’implication et d’inclusion pour assainir le climat sociopolitique et résorber le gap qui se creuse entre les nouveaux dirigeants et le Peuple.
Et vous, quelle est votre lecture du récent référendum ? Je serais ravi de recueillir vos avis et d’échanger avec vous autour de ce sujet.